Ce n’est pas un choix

Nous ne choisissons pas de naître
Nous ne choisissons pas d’être adopté.e

par Thomas Zemikaele SJ né eb Ethiopie et élevé en France.
English translation here.

No Choice par Michael Lang, Saartchi Art

Comme à des milliers de personnes adoptées, une des nombreuses questions qui m’a été posée fut “Tu viens d’où ?” Ma réponse commençait invariablement de la même manière : “Je viens de loin. Et même de très loin.” Car psychologiquement, géographiquement, et comme beaucoup de personnes, je (re)viens de loin.

Longtemps et plutôt inconsciemment, j’ai considéré que j’avais eu de la chance. La chance d’avoir été choisi, malgré tout, la chance d’avoir pu être sauvé. C’était une loyauté implicite. Mais tout aussi inconsciemment et en parallèle, une part de moi ressentait fermement que c’était et que c’est en réalité un faux sujet que cette loyauté. Une approche et une lecture pernicieuses même.

Aujourd’hui, je le dis sans hésitation et sans trembler : en tant que personne adoptée, nous ne devons absolument rien. Je dis bien : absolument rien. Pourtant, mon propre parcours me ferait dire, et ferait dire volontiers, que je suis supposé devoir quelque chose, la survie. Sauf que je ne suis pas responsable de ce qui s’est produit. Avoir été adopté n’est pas, de mon point de vue, et ne peut pas être fondamentalement avoir été sauvé. Alors que c’est exactement ce que les autres entendaient lorsque je leur disais d’où je venais ; ils entendaient que j’avais été sauvé (grâce à l’adoption). Mais s’ils m’avaient bien écouté, ils auraient surtout entendu autre chose, ce que j’avais pourtant clairement dit : j’ai survécu. La nuance est de taille.

Car oui, il serait plus exact de dire que j’ai survécu. J’ai survécu car même en ayant souffert moralement et physiquement, en touchant du doigt la solitude glaçante, en ayant ressenti la peur, l’inconfort, en ayant été immergé dans une obscurité où la mort n’était pas bien loin, j’ai tenu. J’ai tenu car mon père biologique avait été là, juste un peu avant que je ne fasse l’expérience de la laideur du monde. Il avait fait en sorte que je survive. De lui, oui, je pourrais dire qu’il m’a sauvé. Oui. Et s’il y a bien un autre être à qui je dois quelque chose, un sentiment, une chaleur, c’est à ma mère, celle qui a dû supporter l’impensable pour une mère : accepter et continuer de vivre sans son premier enfant. Elle non plus n’a pas choisi.

Systématiquement, chaque fois que je songe à ces décennies perdues, gâchées par le hasard et les circonstances, gâchées par l’incompétence de certains incapables, ma gorge se noue et je dois m’efforcer de retenir et mes larmes et mes cris. Si je m’autorisais à flancher, une seconde, juste une seconde, on me prendrait pour un fou. Je dois à mon père les risques qu’il a pris et fait prendre aux autres, sur plus de 1000 kilomètres pour ne pas que je succombe. Non, ni mes parents, ni ma terre, ni moi, n’avons véritablement choisi tout ce qui a suivi.

Bien sûr, je peux être respectueux de ce que j’ai eu par la suite, des soins, de l’éducation, du toit qui n’a pas toujours été protecteur et apaisant, je peux être respectueux pour l’assiette pleine. J’ai été et je suis respectueux mais pas redevable. Je ne dois rien. Car je n’ai rien demandé, j’ai accepté. Accepté de vivre. Mais ce qui m’avait été promis, ce qui avait été promis au travers du deal de l’adoption, je ne l’ai pas vraiment eu, loin de là. J’ai subi d’autres pertes, mon sourire s’est fait plus rare, mes rires ont disparu, beaucoup trop tôt, mes douleurs ne se sont pas toutes envolées. Ma flamme intérieure a continué de vaciller sous les vents de l’existence et des névroses d’adultes. La sécurité, la paix, ne parlons même pas du bonheur, je ne les ai pas vraiment eus. J’ai fait avec. Ou plutôt sans.

Mais “ça va” ! Combien de fois a-t-on éludé des questions derrière ce “ça va” alors que rien n’allait. Bref beaucoup de choses sont désormais claires dans mon esprit, je ne négocie plus ni implicitement ni ouvertement. Tous comme certains de mes souvenirs enfouis jusqu’ici, ma colère se libère. Une colère froide, une colère qui n’emprisonne plus, une colère qui n’aveugle plus. Une colère que je pense être légitime. Je n’avais pas compris. Je ne comprenais pas. Je n’avais pas digéré.

De nombreux témoignages loin d’être anecdotiques, et pourtant on continue de présenter l’adoption comme une chance, un cadeau. Mais à bien y réfléchir, NOUS SOMMES le cadeau. Nous n’avons reçu aucun cadeau et n’en recevons toujours aucun. Sauf à considérer que le fardeau de la survie soit un vrai cadeau. Nous avons perdu et continuons parfois à perdre au fil du temps. Clairement, nous sommes offerts à des destinées hasardeuses, et rien ne nous est offert. Pas même parfois l’amour désintéressé, non égocentré, le véritable amour, et pas même l’écoute. Nous comblons des manques, des carences, mais nos propres manques et nos doutes sont parfois démultipliés, confirmés, nourris. Nous sommes supposés dire “merci” alors que ce sont des “pardon” que l’on devrait nous dire, sans manipulation. Nous sommes parfois considérés comme illégitimes alors que ce sont les conditions de l’adoption, ses modalités, qui sont parfois manifestement illégales, illégitimes. Et il arrive même que ce soit notre “nouvelle famille” qui soit en réalité complètement illégitime. Illégitime quant au droit qu’elle est persuadée d’avoir sur notre mental et sur notre corps, et quelquefois sur les deux en même temps. La légitimité est de notre côté. Nous ne sommes plus des enfants, et nous avons aussi, d’une certaine manière, je le crois, une responsabilité vis-à-vis des petits, des jeunes, des adolescents dont on croit qu’ils sont juste en crise d’adolescence ; une responsabilité aussi pour ces adultes dont la parole continue d’être niée, caricaturée, décrédibilisée, minorée. Nous ne choisissons pas de naître. N’oubliez jamais, qui que vous soyez, que nous ne choisissons pas non plus d’être adopté.e.

J’ai vécu mon arrivée et mon “adoption” avec la sensation profonde d’émerger d’un long cauchemar, d’un monde sans sons, sans saveurs, fait simplement de peurs et de douleurs. Comme un véritable moment de renaissance inversé. Ce n’était pas une “adoption” à mon sens, ce n’était pas ma “nouvelle” famille, c’était ma famille. Sans forcément être heureux, j’étais à la fois fasciné mais surtout apaisé. Comme si enfin je déposais les armes après une éternité faite d’instants d’hypervigilance. J’étais apaisé lorsque je me suis retrouvé devant mon père “adoptif”. Oui, bien qu’épuisé par le voyage et l’intensité des instants, j’étais happé par ce nouvel environnement, ce nouveau monde, lors de ce soir d’arrivée. Ca pourrait sembler beau présenté ainsi. Et pourtant… C’est tellement plus complexe et tellement différent en profondeur. Car n’oubliez pas non plus : un bébé, lorsqu’il naît, il crie et pleure. C’est plutôt bon signe et rassurant pour sa courageuse mère et pour ceux qui le font venir et l’entourent. Mais des cris et des pleurs, ce n’est pas un hasard, pour le coup. Je n’ai pas crié, je n’ai pas pleuré ce soir-là. Je regardais juste, je levais et relevais la tête, silencieux. C’était il y a près de 32 ans.

Pendant ces 3 décennies, je n’avais pas saisi certaines choses, je ne réalisais pas quelques-unes des facettes de sujets qui pourtant me concernaient aussi. Comme celui de l’adoption. Je n’avais pas été un enfant adopté, je n’étais pas une personne adoptée. C’était autre chose. Les circonstances avaient juste permis que je vive plus longtemps que ce qu’un hasard avait tenté d’imposer. Cette même loterie qui m’avait enfin permis de sortir de cette obscurité.

Pour toutes ces raisons, et longtemps, je n’ai pas été très critique concernant l’adoption. Mais c’était tout “simplement” parce que je tenais à la vie que j’avais accepté le moindre mal. Parce que j’étais déjà épuisé, éprouvé, dans tout mon être. Alors je crois que je voulais simplement souffler un peu. Mais même si elle a été plutôt supportable au début, l’adoption n’a pas manqué directement ou indirectement, de m’apporter son lot de difficultés, d’autres traumatismes, d’autres souffrances.

Pendant plus de 30 ans, j’ai vécu, ou cru vivre, au grès des flashs, sans savoir d’où je venais exactement, sans avoir d’informations sur mes origines précises, sur mon passé. Seuls quelques instants étaient préservés, gravés. Imprimés dans un cerveau en mode sécurité car en alerte permanente. Bien sûr je savais que je venais d’Ethiopie. Mais l’Ethiopie c’est 2 fois la France et avec une diversité que l’on imagine pas. Nous, adoptés éthiopiens, sommes tous nés à Addis-Abeba à en croire la version officielle. C’est écrit noir sur blanc sur le certificat de naissance. Dans notre cas, c’est surtout écrit blanc sur noir le plus souvent. Pourquoi faire compliqué lorsqu’on peut faire simple et modeler une réalité, lorsqu’on peut falsifier et s’arranger avec les “faits” ?

Survivre à certaines affections physiques et chocs psychologiques, c’est parfois possible. Parfois. Mais clairement, les quelques difficultés majeures restaient de ne pas savoir, de se sentir multiple, d’avoir parfois le sentiment étrange d’être un autre, au fond, tout au fond, et donc de ne pas se sentir vraiment soi. Comme s’il y avait un autre “je” préservé quelque part, comme si parfois on était juste spectateur de cet autre soi déraciné et contraint de vivre une vie dans un environnement différent, un environnement dans lequel il avait fallu s’adapter, se nier aussi parfois. Un tiraillement constant, plus ou moins tenace. Qui vous freine, vous désoriente, vous fragilise, vous affaiblit, vous oblige, donc malgré vous, à creuser en vous, pour voir s’il reste quelque chose. Oui, le plus dur ça a été de ne pas savoir, et de faire l’expérience de parties de soi qui s’éteignent. Il en va du muscle comme de parties de votre âme. S’éteindre en partie, littéralement.

Pourtant, j’avais accepté le principe de mon adoption, en témoignait le fait que je ne le vivais pas en tant qu’adoption. Et puis objectivement, il n’y avait pas d’autre solution dans mon cas, dans le contexte, dans cette époque. Tout ça, je l’intégrais et le cautionnais même. Mais je n’ai jamais compris pourquoi ça devait aller de pair avec l’injonction d’être heureux, voire même avec celui de faire le deuil de son passé. Je n’étais pas heureux et je n’avais fait le deuil de rien. On ne m’avait pas prévenu qu’il y aurait autant de deuils à faire. Même après. Surtout après.

Hélas, le bonheur ne se décrète pas. Ca se saurait si tel était le cas et le monde ne serait pas à ce point barré, éclaté, instable. Je n’acceptais pas et je n’accepte toujours pas que l’on prétende, même subtilement, que je suis supposé être heureux, content, satisfait, sous prétexte que j’ai échappé à la mort, à la famine, à la guerre, à un non avenir. Je ne l’entends pas et je l’entends plus autrement : le plus triste et douloureux reste malgré tout que je n’ai pu échapper à l’adoption. Car dans l’adoption, tout y est pour partie : la mort, la famine, la soif, la guerre, le non avenir, un avenir perdu car non vécu. Des pertes. Des pertes inestimables. Mêmes si l’on a l’immense joie, la délivrance, de retrouver les siens ou d’avoir été retrouvé.e. Des instants, des années, une part d’une vie est perdue.

Non décidément, nous ne choisissons pas d’être adopté.e et au fond, je pense que nous subissons au moins une double violence. La première, la naissance, est acceptable et même belle, magique, sauf éventuellement pour l’être qui naît. C’est la vie, le mystère et le sublime de la vie. La seconde violence, l’adoption, est beaucoup moins belle : car c’est le monde. Le monde que l’on fait, le monde que nous subissons, le monde et ses injustices. Nous les avons subi, nous les subissons longtemps parfois ces injustices, sous des formes diverses. Mais subir ne signifie certainement pas accepter, ni tolérer.